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Quelques mots sur l’opium – S. Bizeul – Relations de Chine (1903)

Le paysan s’est laissé facilement tromper par les apparences. Comme l’opium coûte très cher, un champ de pavots qui réussit rapporte la première année trois ou quatre fois plus que toute autre culture ; mais rien n’épuise la terre davantage et le champ n’est bientôt plus bon à rien

En Chine, une grande bataille se livre actuellement. La victoire du gouvernement contre les fumeurs d’opium est loin d’être complète, mais comme il semble décidé à poursuivre l’ennemi avec énergie et persévérance, il y a lieu d’espérer qu’il finira par triompher.

Jusqu’ici beaucoup de mandarins fumaient la drogue ; ils étaient donc de singuliers apôtres pour prêcher au peuple une loi dont ils encourageaient l’infraction par leur exemple. Aussi bien, l’autorité supérieure a-t-elle commencé par leur mettre le marché aux poings : ou se démettre ou se soumettre. Actuellement, je crois, bien peu de préfets et sous-préfets fument. Mais cela n’empêche pas que dans les tribunaux leurs huissiers ne pensent guère à se corriger.

Dans presque toutes les villes, en publiant des décrets impériaux prohibitifs, on a d’autorité fermé les fumeries ; mais si l’on ne peut plus passer par la porte extérieure scellée d’une double bande de papier en croix, on passe par la porte de derrière, ou l’on va s’établir ailleurs.

Ce moyen-là n’est guère radical. Il serait, semble-t-il, beaucoup plus simple de supprimer la source ; d’arrêter en douane l’opium qui arrive et de ruiner les paysans qui cultivent le pavot. L’importation a, je crois, été restreinte d’un commun accord avec les Anglais qui désirent éviter la catastrophe commerciale qui résulterait d’un arrêt trop brusque de leur exportation. Il faut donner aux commerçants et aux producteurs de l’Inde le temps de transformer les cultures ou de chercher des débouchés ailleurs. Je n’ai pas sous la main les données suffisantes pour envisager cette question d’après des statistiques précises. Je puis cependant dire qu’en général les droits ont été surélevés, que les fumeries depuis plusieurs années payaient une taxe très forte, ce qui contribua un peu à calmer la passion et à diminuer le nombre des nouvelles recrues, sans beaucoup arrêter les vieux habitués.

Un grand nombre de fumeurs, cependant, désireraient se corriger. Quels remèdes leur offrir ? Faire appel à leur énergie n’est généralement qu’une illusion. Ce besoin, créé par l’habitude, comme celui du tabac à fumer ou à priser, comme l’alcool, ressemble beaucoup à la faim et est d’autant plus impérieux que la drogue produit sur l’encéphale, je crois, une action particulière; une congestion comme l’alcool dans une certaine mesure. C’est en effet par une saignée qu’on peut en dernier ressort tenter de sauver celui qui s’est empoisonné avec de l’opium, quand l’opium a été absorbé et n’est plus dans les voies digestives bien entendu, car alors la saignée fait cesser la congestion cérébrale. Si l’effet physiologique n’est pas celui de l’alcool, il faut lui accorder quelqu’analogie au point de vue des sensations et de la tyrannie de leur besoin. Aussi bien soulage-t-on l’opiomane en le faisant boire avec quelqu’excès et en lui donnant de la caféine.

La culture du pavot est devenue peu à peu assez considérable en Chine. Le paysan s’est laissé facilement tromper par les apparences. Comme l’opium coûte très cher, un champ de pavots qui réussit rapporte la première année trois ou quatre fois plus que toute autre culture ; mais rien n’épuise la terre davantage et le champ n’est bientôt plus bon à rien. Il faudrait beaucoup de fumier; c’est précisément ce qui est le plus rare. De ce chef encore, l’opium est un ennemi.

On recueille l’opium des têtes de pavot qu’on incise légèrement à la surface. La capsule laisse alors écouler quelques larmes qu’on recueille précieusement chaque matin. C’est ce qu’on appelle l’opium en larmes. C’est ce suc qu’on fait ensuite évaporer jusqu’à consistance solide. Et sous cette nouvelle forme on a l’opium thébaïque. Il arrive en douane sous forme de grosses boules noires et dures. Ce n’est pas, sans doute, l’opium le plus épuré, car pour être servi aux fumeurs il doit passer par une épuration préalable.

Cet opium brut coûte aux indigènes environ 30 francs la livre. Pour le rendre fumable, il faut le filtrer. On le met donc en morceaux dans un vase de cuivre excessivement propre ; on y ajoute une certaine proportion d’eau et on chauffe. Lorsqu’il est devenu comme un sirop très clair, on le verse sur un papier chinois spécial qui fait l’office du papier gris de nos laboratoires. Les déchets sont remis sur le feu avec de l’eau. L’opium filtré est encore chauffé pour obtenir par évaporation sa consistance voulue et propre à la manipulation des fumeurs.

C’est ainsi qu’il est servi aux consommateurs dans de tout petits godets grands comme la cupule d’un gland de chêne. Cette petite ration qui leur permet de fumer quatre pipes, c’est-à-dire de faire quatre boulettes comme je vais le dire, leur coûte, je crois, aujourd’hui 50 sapèques : environ 15 centimes. Cette somme d’apparence infime ne doit pas être estimée d’une façon absolue, mais relative. Il faut considérer qu’elle représente le tiers du salaire d’un ouvrier. De sorte que s’il fume trois fois par jour, comme beaucoup de Chinois, il doit se passer de manger et devrait se passer de tout. Aussi bien, l’opium est-il maudit parce qu’il est la ruine. La question morale n’émeut personne.

On a souvent décrit l’attitude et les manières de faire d’un fumeur d’opium en fonction, Je puis le redire en deux mots.On fume sa pipe de tabac partout, à pied, à cheval, en voiture, en lisant, en écrivant, en travaillant. Il en va tout autrement de l’opium. Cette drogue qui fait perdre tant d’argent, fait encore perdre le temps. On ne la fume même pas assis dans sa chaise, on s’installe sur un lit de camp, dans le genre de ces lits sur lesquels les Romains se plaçaient pour manger, ce qui devait être excessivement incommode. Là, à demi couché sur le côté, en chien de fusil, ayant devant lui, sur un gradin, un plateau qui contient la pipe, la cupule d’opium, l’aiguille et une petite lampe microscopique alimentée par l’huile de colza (car le pétrole empoisonnerait le poison), le fumeur, rebut et déchet de l’humanité, dernier échelon de l’échelle sociale, devient le fortuné convive du banquet de la vie ; il s’y attribue les loisirs momentanés d’un roi dont il partage les suprêmes délices. Parmi les inégalités du sort, il y a tout de même l’égalité de certaines jouissances

Pour fumer une pipe de tabac, on la bourre et on l’allume. L’opium réclame un art plus raffiné. A l’aide d’une aiguille grosse comme une aiguille à tricoter, on prend un peu de sirop d’opium, on le passe à la lampe, il durcit un peu ; on retrempe l’aiguille pour augmenter la boulette, on passe encore à la lampe, on roule légèrement entre le pouce et l’index ; et quand la boulette est grosse comme un pois, on retire l’aiguille, on place ce pois perforé sur la pipe, on allume et l’on aspire le délicieux narcotique.

Nous, profanes, nous trouvons que cela sent très mauvais. Mais la première pipe de tabac, la première prise étaient-elles si bonnes ? La pipe à opium ne ressemble pas du tout à la pipe à tabac. C’est un gros tuyau de trente-cinq centimètres de long et du diamètre d’une bougie. A l’une des extrémités, non au bout, mais à un pouce sur le côté, est adaptée une manière de sphère en porcelaine ou en métal. Cette sphère creuse mesure environ quatre centimètres de diamètre. A sa partie supérieure est un petit trou de trois millimètres sur lequel est placée la boulette d’opium.

Il est assez curieux de remarquer que cette construction est invariable quant à ses détails essentiels, et que les Européens, si avides d’inventions et de perfectionnements, ont adopté cette méthode antique. Les Chinois auraient donc découvert la pipe idéale. Vous voilà, cher lecteur, aussi savant que moi. Voulez-vous à votre tour prendre cette jolie habitude ? Permettez-moi alors défaire quelques considérations sur les sensations physiques que procure l’opium et de finir, en bon prédicateur, par des aperçus moraux.

On dit que les opinions sont libres ; mais il ne faut tout de même pas entendre cet adage sans quelque grain de sel.  Il y a des opinions mal fondées et subversives : Tout le monde sait que le diable, avant d’être diable, était libre. On trouve écrit dans les livres et dans les revues que le grand effet de l’opium fumé est de donner, pendant la durée d’influence directe, des hallucinations, de faire voir des rêves matérialisés sous forme de vision, de représenter à l’imagination des images lubriques, des rêves de fortune ou de bonheur qui transportent pour ainsi dire, dans une sorte de paradis de Mahomet.

Très souvent ce sont des plumes médicales qui ont ainsi émis des opinions d’autant mieux prises au sérieux qu’elles passent pour scientifiques. Ces écrivains ont-ils, en fumant eux-mêmes, éprouvé ces effets ? L’opium produirait alors dans une certaine mesure, ce que produit le Haschish (préparation dont le chanvre indien est la base).

Dans son livre Du Haschish et de l’aliénation mentale, M. Moreau nous dit que cette drogue absorbée ou fumée produit un certain trouble suivi d’une surexcitation des puissances. Les idées naissent, se croisent à l’infini mais sans pouvoir se fixer. On devient le jouet des illusions sensorielles et des hallucinations les plus étranges. On éprouve un bien-être indéfinissable.

Cependant les effets varient essentiellement suivant la tournure ordinaire des idées et la pente des passions. Pour moi, je me rappelle qu’ayant pris une fois une bonne dose de caféine, je ressentis une surexcitation extraordinaire, une nervosité incroyable, une impuissance totale de lier mes idées. C’était comme l’affollement de l’imagination par l’ébullition physique du cerveau. L’opium qui est un narcotique ne peut guère être comparé au Haschish. On écrit cependant encore que « dans l’état de prostration et de demi-abrutissement où l’influence du narcotique plonge le fumeur, celui-ci est mal disposé pour réagir contre les hallucinations, et dans l’impossibilité absolue d’exercer aucun contrôle critique sur les idées qui ont pu lui venir lorsqu’il se trouve dans cet état ». « De plus, après l’acte de la fumerie même, alors que l’individu n’est plus sous l’influence directe de l’opium, l’action s’en continue encore partiellement dans l’état général. Tendance à la somnolence, diminution des facultés de jugement, de volonté et de critique.

« L’opium, dit-on encore, oblitère le sens moral parles fantasmagories constantes qu’il fait voir; il deshabitue des distinctions nécessaires entre l’admis et le coupable, cette base de toute vie sociale. »
Entre l’admis et le coupable ; l’auteur aurait dû dire entre le juste et l’injuste. Toutes ces affirmations ne sont guère vérifiées par ce que nous voyons journellement des effets de l’opium sur l’état mental des Chinois, voici ce que d’autre part nous lisons dans un journal, L’Écho de Chine, signé d’un pseudonyme qui doit cacher un missionnaire bien informé. « L’opium, dit-il, oblitère si peu les facultés de l’intelligence, il plonge si peu les fumeurs dans l’abrutissement et la somnolence que c’est ordinairement en fumant le narcotique que les commerçants font leurs marchés, que les particuliers traitent les affaires. « Face à face, couchés sur le lit, la pipe à la bouche, le godet sur la lampe, l’aiguille d’une main, la boulette à opium entre le pouce et l’index de l’autre, les fumeurs causent, rient, plaisantent. Il est vrai que, parfois, ils sont hébétés ; c’est qu’alors l’heure de fumer est arrivée et qu’ils ne peuvent satisfaire ce besoin pressant et impérieux. On les voit alors sans énergie ; la conversation languit et tombe ; leurs jambes flageolent ; leurs yeux deviennent ternes. C’est l’intoxication, seconde nature, qui réclame satisfaction. Dès qu’ils la lui donnent, dès qu’ils ont fumé à satiété, vous les voyez reprendre leur vigueur première.

Au vu de ce qui se passe en Chine, l’opium ne peut être comparé à l’alcool. L’alcool, lui, pris immodérément, procure l’ivresse, détruit l’usage momentané de la raison ; directement, il incite aux délits, il pousse même au crime. L’alcoolique dira pour s’excuser : j’étais ivre ; et l’on accepte cette circonstance atténuante. L’opiomane ne produit jamais pareille excuse. Jamais il ne dira j’avais fumé, j’étais sous l’influence de l’opium. C’est que l’opium lui laisse son libre arbitre, sa connaissance du bien et du mal, du juste et de l’injuste ; il conserve la perception entière de la moralité de ses actes.

Tout cela me semble très exact et ce jugement sur l’opiomanie au point de vue intellectuel paraît très juste. Tous les travailleurs qui fument, sont obligés d’interrompre leur travail pour retrouver dans l’excitant les forces que la privation semble leur avoir enlevées. Il en est ainsi, proportion gardée, de tous ceux qui sont très habitués au tabac ou à l’alcool. Mettez même à l’eau quelqu’un qui est habitué au vin, il lui semblera qu’il n’a plus de forces. Les buveurs d’eau sont pourtant .aussi forts que les autres et ceux qui ne fument pas que ceux qui fument. Il y a là une question de surexcitation nerveuse qui est un besoin artificiel. Tout excitant exagéré rend névropathe. Parmi ces excitants, plusieurs sans doute sont fatals à la santé. Le tabac et l’alcool sont également condamnés par les médecins, comment ne le serait pas l’abus, c’est-àdire l’usage continuel de l’opium? Car si cette substance est un remède puissant, qui entre dans un grand nombre de formules et qui laisserait la médecine singulièrement désemparée si par impossible elle disparaissait, c’est un remède et un remède ne peut devenir une nourriture que par le plus singulier des abus. Le mot remède correspond au mot maladie qui, étant un état anormal, réclame quelque chose d’anormal par rapport à la santé. Aussi bien, la physionomie d’un fumeur d’opium suffit-elle la plupart du temps pour trahir et révéler son habitude ; il a les yeux brillants du poitrinaire, le teint jaune et fané, une singulière maigreur. C’est que l’opium diminue l’appétit, produit la constipation et est une cause lente et dépérissante pour tout l’organisme.

Ce n’est donc point aux soi-disant effets d’hallucination et surtout d’excitation aphrodisiaque qu’il faut s’arrêter pour faire le procès de l’opium ; tout cela paraît bien de la légende. L’opium ne crée point de mentalités, il ne conduit point au pays des rêves d’or, il réveille l’intelligence et l’imagination de ses victimes, comme le café, cette boisson intellectuelle, indispensable à l’homme d’étude quand il y est habitué, le réveille et l’inspire. L’opium ruine la santé et la bourse, c’est déjà trop ; mais on doit l’accuser encore. Par le fait de sa tyrannie cette habitude se substitue à tous les devoirs et prend la première place dans la vie. Le fumeur n’a plus d’énergie physique ou morale pour rien parce qu’il ne pense plus qu’à fumer. L’opium est donc de ce fait un fléau moral par excellence. Il est anti-familial parce qu’il ruine la bourse, détruit toutes les affections par substitution, rend impropre à tous les devoirs par négligence et paresse: Il peut indirectement pousser à tous les délits pour ne pas dire à tous les crimes.

Le vol n’est qu’un jeu pour ces pauvres fumeurs aux abois. Combien ont vendu leur femme et leurs enfants pour se procurer les ressources nécessaires à leur passion ? Pourquoi dans les tribunaux chinois cette rapacité traditionnelle, cette perfidie, cette cruauté des subordonnés chargés de transmettre les ordres des mandarins et d’informer sur les culpabilités des accusés, n’est-ce pas pour soutirer à tout prix les piastres dont ils ont besoin pour fumer l’opium tout leur content ? C’est un fléau pour la société, car il annihile une grande partie de ses forces. Un magistrat adonné à l’opium, qui du jour fait la nuit parce que de la nuit il a fait le jour, se soucie bien d’être utile à son peuple, de rendre la justice, de penser aux plaideurs, de prévenir les exactions de ses huissiers. N’est-ce pas l’arbitraire sur toute la ligne et depuis cent ans la Chine n’a-t-elle pas été conduite par des fumeurs d’opium ?

Imagine-t-on une armée de soldats esclaves du même vice ? Mais quel remède offrira-t-on à ceux qui veulent se corriger ? Pendant longtemps les pilules qui avaient cours et vogue n’étaient qu’un remède illusoire parce qu’elles étaient à base de morphine. Il s’agissait d’en prendre de moins en moins ; mais ceux auxquels les généreux naïfs en faisaient l’aumône en prenaient plutôt de plus en plus et trouvaient la cure si avantageuse qu’il ne voulaient plus se guérir afin de se soigner plus longtemps. Je ne crois pas qu’il y ait d’autre remède efficace que celui d’une volonté énergique, encore qu’elle semble jurer avec l’état de dépression physique et morale des opiomanes. Nous ne pouvons donc qu’applaudir aux efforts du gouvernement chinois, qui ayant déjà obtenu un résultat considérable en écartant sans rémission des fonctions mandarinales les fumeurs invétérés, poursuit contre les particuliers une campagne acharnée et persévérante. Malheur à nous si nos gouvernants sont au-dessous des Chinois.

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